Le procès de Gaston Dominici

Le 17 novembre 1954, Gaston Dominici est jugé à Digne, sa ville natale. Après dix jours de débat, où aucune preuve de sa culpabilité n’est avancée, il est condamné à mort. Il a soixante-dix-sept ans. En 1957, le président René Coty commue sa peine en prison à perpétuité et le général de Gaulle gracie le vieux paysan le 14 juillet 1960.

Des célébités au procès
L’écrivain Jean Giono, qui assistait aux audiences, évoque le procès dans ses Notes parues en 1956. Au début, il est persuadé de la culpabilité de Gaston. A la fin, son appréciation est beaucoup plus nuancée.
Un jeune homme de 26 ans, encore inconnu, se trouve aussi parmi le public, dans le tribunal de Digne, le 28 novembre 1954. Il se nomme Paul Lombard. Vingt-trois années plus tard, il livre une impression longuement réfléchie dans un livre publié en 1977 et intitulé Mon intime conviction. Il écrit:
Un président d’assises n’a pas à être au service de sa propre conviction, mais à celui de la vérité… A l’époque, l’étudiant en droit n’a qu’une «opinion fragile» sur la culpabilité de Gaston Dominici, mais il est déjà convaincu que le président Bousquet aurait dû laisser s’exprimer le fils Gustave à l’issue de l’intervention de Gaston et aussi après la plaidoirie de Me Pollack. Les questions posées sont pressantes. La réponse du témoin au bord des lèvres. Suspense. Le marteau péremptoire du président verrouille tout. Définitivement. Si Gustave avait parlé, à ce moment-là, peut-être n’y aurait-il pas eu de mystère à Lurs.

Au procès, la femme de Gaston Dominici entre en scène

Voici Marie Dominici, la vieille sardine. Maigre et desséchée sous une écharpe noire, elle semble apeurée.

Le troisième acte de la tragédie se joue à Digne, au Palais de justice où, sous un beau soleil de novembre, le vieux Gaston est jugé. La salle d’audience est pleine à craquer lorsque, vers 9 heures du matin, le fermier apparaît entre ses gendarmes. Les cheveux gris bien peignés, l’oeil vif, la voix ferme, il va tenir tête à ses accusateurs. Se redressant de toute sa taille, il décline avec fierté son identité :
Dominici Gaston, propriétaire à la Grand-Terre, Basses-Alpes.
Placide, il écoute l’acte d’accusation. Son calme ne le quitte pas lorsqu’on répète devant lui son propre aveu : « C’est moi qui ai tué les trois Anglais. » Plus qu’à un meurtrier, il ressemble à vieux patriarche. Parle-t-on de ses neuf enfants, de ses seize petits-enfants : « Je les aime tous », s’exclame-t-il. Quel bon père ! Quel parfait grand-père ! Peut-être est-il moins bon époux. Il ne paraît pas en effet avoir été bien tendre pour sa femme qu’il traite souvent de « vieille salope ». Mais le surnom qu’il lui donne généralement est « la vieille sardine ».
Dans l’ensemble, le portrait qu’on brosse de lui est celui d’un homme autoritaire, redouté des siens, acharné au travail, très près de ses pièces, dur pour lui comme pour les autres.
Ce paysan est-il capable d’avoir massacré sans raison apparente trois touristes inoffensifs ?
La bataille juridique commence. Une fois de plus le vieux Gaston doit écouter tout l’historique de la découverte macabre, les rapports des experts, les dépositions successives. Parmi les, innombrables témoins qui défilent, il s’émeut surtout de voir comparaître ses proches.
Voici Marie Dominici, la vieille sardine. Maigre et desséchée sous une écharpe noire, elle semble apeurée. On la presse cependant de raconter ce qu’elle sait de nuit fatale.
Je ne sais rien. Je n’ai pas entendu de coups de feu. Pas de cris non plus. J’ai seulement entendu aboyer le chien. Vers 6 heures, Gaston m’a dit qu’il y avait une petit fille morte près du pont. C’est tout.
Ça ne vous pas émue, demande le Président. Vous avez des petits-enfants. Vous n’avez pas pensé à porter secours à cette petite fille ?
Ma foi, non, je n’ai pas pensé à ça…

La vieille ne veut-rien dire. Elle n’a rien vu, rien su. Elle n’a jamais aperçu la carabine. On lui demande si elle a été heureuse avec Gaston
Je n’ai jamais été privée de rien. Je n’ai aucun reproche à lui faire.
Dominici regarde sa femme. Au moment où elle se retire, il l’interpelle
Dis-moi, est-ce que c’est vrai que tu as vu mon pantalon plein de sang ?
La paysanne se retourne : Mais non, il était sec et propre ton pantalon, comme toujours…

Tu as menti Clovis !

Ce fils Dominici de 49 ans, maçon de son métier, ressemble étrangement à son père Gaston Dominici

Gaston triomphe. Sa vieille lui est restée fidèle. Fidèle dans la vérité ou dans le mensonge ?
En tout cas, la solidarité conjugale a joué. Elle jouera encore entre beau-père et belle-fille. Brune et trapue, Yvette, femme de Gustave apparaît. Elle annonce tout de suite qu’il ne faut tenir aucun compte de ses déclarations antérieures :
Le juge m’a dit : « Si vous ne dites pas comme votre mari il pourrait vous arriver malheur. » Alors j’ai pensé : « Ils tiennent déjà un innocent, le père, ils en tiendront bien un deuxième, tant qu’ils y sont. »
Cela lui semble tout naturel. Et elle conclut avec la même simplicité : Le juge nous a aidés pour nous faire dire : « C’est le père qui a tué. » Nous l’avons dit. Mais ce n’est pas vrai.
Malheureusement pour l’accusé, Clovis Dominici ne partage pas le point de vue de sa belle-soeur. Cet homme de quarante-neuf ans, maçon de son métier, ressemble étrangement à son père, ce père qu’il continue à accuser. Pendant plusieurs mois il s’est tu, gardant son abominable secret. Puis il a parlé. Il affirme que la carabine appartenait bien au vieillard. Mais alors pourquoi a-t-il au début refusé de reconnaître l’arme?
Je ne voulais pas que cela vienne de moi, explique-t-il. Le Président veut lui faire sentir la gravité de l’accusation.
C’est horrible pour un fils d’accuser son père.
C’est terrible, oui, Monsieur le Président.
Et si vous mentiez, votre conduite n’aurait pas de nom !
Je dis la vérité !

Il raconte maintenant une dispute survenue à la ferme et au cours de laquelle le père aurait crié :
« C’est moi qui ai tué trois personnes et j’en tuerais bien une quatrième !
Entendant ces mots, le vieux ne se tient plus.
Tu as menti, Clovis ! crie-t-il. Tout ce que tu as dit est faux… Tu as parlé d’une grande dispute… Ah, salaud ! Je discutais avec la maman en parlant de l’éboulement et j’avais simplement dit qu’il y aurait beaucoup de morts si on n’avait pas enlevé la terre sur la voie. Il m’accuse, Clovis ! Il m’a toujours accusé à faux… Les mensonges viennent de lui.
J’ai dit la vérité !
Tu mens, clame encore Gaston. Je veux défendre l’honneur de ma famille et de mes petits-fils.
L’honneur de la famille, ricane Clovis. Ah ! comme héritage, il est beau !

Rose Dominici, la femme de Clovis, témoigne à son tour. Naturellement, elle ne va pas contredire son mari. Elle affirme cependant que celui-ci lui a longtemps caché la vérité
J’ai fait reproche à Clovis de ne m’avoir rien dit. Il m’a répondu qu’il avait espéré que le père se dénoncerait lui-même à la justice ou bien se suiciderait et laisserait une lettre pour expliquer. Depuis quelque temps son mari ne dormait plus la nuit…

Le volte face de Gustave Dominici

Au procès, Gustave Dominici n’accuse plus son père. Il dément tout ce qu’il a avoué au juge d’instruction

Clovis et Rose ont été précis. Gustave qui arrive après eux va, dans sa volte-face, semer de nouveaux doutes. Il commence par déclarer qu’il a menti à tout le monde et tout le temps. Mais cette affirmation n’est-elle pas un nouveau mensonge ajouté à tous les autres ?
Aujourd’hui, il n’accuse plus son père. Il dément tout ce qu’il a avoué au juge d’instruction :
Les policiers m’ont accusé de toutes rtes de choses et quand ils ont vu que je ne voulais pas parler, ils m’ont frappé parce que mon silence les ennuyait, raconte Gustave. Ils voulaient me faire dire des mensonges, j’en ai dit ! Ils ne voulaient pas la vérité… Ils m’on fait accuser mon père. Mon père est innocent, oui, innocent.
Donc, tout est changé. Gustave affirme qu’il n’a jamais entendu le sinistre  » ronron  » de la petite agonisante. Il n’a pas non plus été chercher sur les lieux du crime les douilles perdues par l’assassin.
Comment peut-on deviner quel jour un menteur dit la vérité ? Il faudrait sonder les reins et les coeurs. L’assistance devine cependant que Gustave en sait beaucoup plus qu’il ne l’avoue et que s’il parlait bien des mystères s’éclairciraient. Maître Pollack, l’avocat du vieux Gaston, essaie de lui délier la langue : Gustave Dominici, écoutez-moi. La Cour vous supplie de dire la vérité.
Je l’ai dite.
Je vous adjure de parler… Que s’est-il passé dans la nuit du crime ? Votre père vous le demande solennellement. Vous détenez la vérité.
J’ai dit la vérité.

Le vieil homme supplie lui-même son fils : Gustave, je ne veux pas que tu dises que je suis innocent. Ce n’est pas ce qu’il faut dire. Dis la vérité. Qui était avec toi dans la luzerne quand tu as entendu des cris ? Qui était avec toi ?… Devant tout le monde, il faut parler. Dis la vérité, un point c’est tout.
Je l’ai dite. Un point, c’est tout
, répète Gustave buté.
Faut-il parler des autres dépositions ? Parmi les témoins, beaucoup disent n’importe quoi. Ainsi, Roger Perrin, petit-fils de l’accusé, garçon de vingt ans au visage candide. Il invente des faits imaginaires. Il accumule les petits détails absolument faux. Comment les jurés peuvent-ils s’y reconnaître au milieu de tant de mensonges inutiles ?

Réquisitoires, plaidoiries et sentence au procès Dominici

Les grandes voix de l’accusation ou de la défense vont-elles réussir à résoudre tous les problèmes du procès de Gaston Dominici ?

Le déballage du linge sale familial n’a guère éclairci la situation. Les grandes voix de l’accusation ou de la défense vont-elles réussir à résoudre tous les problèmes ? On peut encore l’espérer.
Il y aura deux réquisitoires. L’avocat général Sabatier affirme d’abord qu’il est convaincu « de la culpabilité totale, de la culpabilité complète, de la culpabilité unique de Gaston Dominici » Puis le procureur général Rozan, approuvant cette conclusion, résume ainsi l’affaire.
Curieux de savoir pourquoi ces riches étrangers préfèrent dormir dehors plutôt que dans une bonne chambre, le vieux fermier est venu rôder autour du campement. Drummond l’a pris pour un maraudeur en quête d’un mauvais coup. Ils se sont colletés. L’Anglais, plus jeune et plus souple, a sans doute d’abord eu le dessus.
Alors, poursuit le procureur, Dominici n’a pas pu supporter qu’une volonté plus forte que la sienne s’oppose à lui, qu’à 76 ans, alors qu’il faisait trembler les siens rien qu’au son de sa voix, il ait pu se trouver en face de la force nouvelle qui voulait le désarmer, lui faire toucher les épaules.
La colère a pris le vieux Sanglier de la Grand-Terre. Il a saisi son fusil et tiré sur les deux époux. Puis il lui a bien fallu se débarrasser du témoin gênant, Elizabeth. Ainsi le triple crime a-t-il été consommé.
 Telle est en tout cas la version du procureur. Comme conclusion celui-ci demande la tête de Dominici.
Les défenseurs vont-ils détruire cette argumentation ? Le plus éloquent des trois, Maître Pollack, va s’acharner à démontrer qu’aucune preuve n’a été apportée contre le vieil homme, qu’on est resté dans le domaine des hypothèses. Le comportement des divers membres de la famille Dominici demeure en effet inquiétant, mystérieux.
Maître Pollack part d’abord à l’assaut contre le fils ainé du fermier, ce Clovis qui semble si convaincu de la culpabilité du vieillard
Clovis est heureux de perdre son père. Cette haine l’a mené jusqu’à ce péché mortel : le désir de perdre cet homme. Pourquoi Clovis a-t-il menti ? Parce que la découverte de la carabine, qui est sa carabine, l’a épouvanté… Il sait qui a fait le coup. Le coupable a peut-être des enfants. Il est peut-être jeune encore, utile pour la terre. Le vieux n’est plus bon qu’à promener ses chèvres. A quoi sert-il ?
Donc Clovis aurait sacrifié son père, bouche inutile, pour sauver un membre du clan. Mais Gustave connaît lui aussi la vérité. Me Pollack, pathétique, l’interpelle :
Gustave, je ne sais pas si vous êtes dans cette salle. Mais si vous avez quelque chose dans votre cœur, si vous savez la vérité, si terrible soit-elle, Gustave, je vous adjure de la dire…
L’appel tombe naturellement dans le vide, mais l’émotion est générale. Les jurés vont-ils se laisser attendrir ? Maintenant le vieux Gaston se lève pour l’ultime déclaration. Il articule d’un ton las, comme s’il récitait sa leçon :
Je suis ici à la place d’un autre. J’ai été enfermé un an dans une prison. Je suis franc-z-et-loyal. Je suis innocent.
A-t-il bien compris ce qu’il risque ? Deux heures plus tard il voit revenir les jurés. Comme dans un rêve, il entend la voix du Président commencer sa lecture :
— La Cour, après en avoir délibéré, et conformément… etc., etc.
Puis, brusquement, surgit le petit mot terrible : la mort.
On sait que Dominici n’est pas monté sur l’échafaud. Son âge a permis que la peine de mort soit commuée en emprisonnement. En juillet 1960 le vieil homme a été libéré. É est allé traîner les derniers mois de son existence chez une de ses filles, car on avait dû vendre la Grand-Terre.

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