La presse dans l'affaire Dominici

Près de quatre cents envoyés spéciaux, correspondants et photographes couvrirent l’affaire Dominici. Une première qui sera lourde de conséquences pour le présumé coupable.

Quand la presse fait de l'information spectacle

De la une de Paris-Match aux retransmissions radiophoniques enflammées de Frédéric Pottecher, l’affaire Dominici s’est déroulée sous l’oeil déformant des journalistes. Première affaire médiatique, elle est aussi celle de tous les excès et des travers du « quatrième pouvoir ». Lorsque Roland Barthes consacra quelques pages de son livre Mythologies à l’affaire Dominici, c’était pour y regretter que le procès du vieux paysan bas-alpin se soit résumé à une lutte d’influence autour du langage. C’était sur des mots que le jury de la cour de Digne avait condamné à mort Gaston Dominici. L’opinion publique fonctionne sur ces mêmes règles. De l’affaire Dreyfus à l’affaire Grégory, ce sont les mots reproduits dans les médias qui forgent notre opinion. Comment expliquer alors que Dominici et Ranucci furent d’abord condamnés par les journaux quand Omar Raddad ou Jean-Yves Deperrois y trouvèrent une forme de soutien? Le travail des journalistes sur une enquête criminelle est une tâche complexe. La contrainte de résultat rapide pour satisfaire un lectorat ou, pis encore, l’audimat ne se marie que rarement avec l’esprit de réserve et de réflexion. L’affaire Dominici, au tournant de notre siècle, symbolise aussi les prémices de l’information spectacle.
Deux jours après le triple assassinat des Drummond, près de quatre cents envoyés spéciaux, correspondants et photographes débarquent à Lurs en quête de l’information qui permettra d’enfoncer définitivement le concurrent.

Du pain béni en période creuse

L'affaire Dominici devient internationale

A coups de manchettes en lettres grasses, l’affaire devient internationale. Le premier élément de cet engouement est le contexte général. Le crime a lieu au début du mois d’août, en pleine période creuse pour l’actualité. Le triple assassinat de touristes britanniques dans un département qui commence à s’ouvrir à la modernité est donc du pain béni pour relancer les tirages. Surtout lorsqu’une des victimes est un enfant. S’il n’y avait pas eu Elizabeth Drummond, dix ans, tuée à coups de crosse, l’affaire n’aurait pas connu un tel retentissement. L’émotion liée à l’assassinat d’une fillette est facilement communicable. Elle est immédiatement, intimement et inconsciemment partagée par tous. D’ailleurs, au mépris de la vérité, les journalistes n’hésitèrent pas à en rajouter dans le pathos et l’angélisme. Pour tous, et en particulier les illustrateurs, Elizabeth devint une enfant blonde aux cheveux longs. En réalité, la fille Drummond était brune et avait une coupe à la garçonne.
Mais l’implication des médias dans l’affaire va beaucoup plus loin. Tout d’abord, en appelant à la délation puisque le 16 août 1952, le Sunday Dispatch et Samedi-Soir (tous deux disparus) proposent une prime d’un million de francs à qui permettra de découvrir le meurtrier.
Ensuite, en publiant des extraits de procès-verbaux alors que l’instruction est en cours. Très rapidement, la majorité des journaux travaillera avec la police au risque de se transformer en outil inquisitorial. Ainsi, Jean-Paul Olivier, reporter au Nice-Matin et lui aussi proche du commissaire Sébeille, témoigne : « C’est la pression de la presse qui a conduit les Dominici à mettre les genoux à terre. Si la presse avait été molle, le vieux n’aurait jamais avoué. » Sensationnalisme, mise à prix, collusion, absence de réelle investigation, pression, le rôle des journalistes dans l’affaire Dominici est fortement influencé par la nécessité de « faire du papier ». De nombreux envoyés spéciaux se souviennent des coups de téléphone de leur rédacteur en chef demandant de « justifier
les notes de frais » en trouvant de « l’info » fraîche. Dans ce cas-là, le reporter se transforme en romancier et invente. C’est ainsi que, sans aucune preuve, les journaux titrent sur la Résistance, les services secrets et même, dans l’hebdomadaire Noir et Blanc (aujourd’hui disparu), sur une probable implication des Martiens ! Cette chasse à l’info est fondée également sur l’utilisation des témoins peu fiables mais néanmoins mis en avant. Ainsi, Roger Perrin, petit-fils de Dominici, surnommé par la presse, peu reconnaissante, « le roi des menteurs » fut systématiquement cité lorsque il n’y avait rien à dire du côté de Lurs. Une nouvelle fois, Jean-Paul Oivier raconte : « Roger Perrin, nous nous en sommes beaucoup servis, mais je crois qu’il ne savait pas grand chose. Il avait trouvé une espèce de vedettariat. »

Le scoop fabriqué

L’épisode du journal intime d’Elizabeth Drummond est la représentation la plus extrême et condamnable des travers de la presse. Le 9 août 1952. France-Soir publie à la une le carnet de voyage de la petite victime. Débuté le 27 juillet 1952, il se conclut une heure avant le triple crime. Les retombées de ce texte sont énormes puisque tous types de presse confondus, il a été publié à plus d’un million d’exemplaires. Jacques Chapus, responsable du « scoop ». en convient : C’était le premier gros élément émotif qu’on balançait dans la presse. Ça a fait un chahut pas possible, ça a été repris par tous les journaux, tout le monde en parlait. Les effets decette bombe médiatique jouent de plus un rôle capital dans la condamnation de Gaston Dominici. L’article de Chapus est lu lors des débats. A charge, il démontre aux jurés. tous pères de famille, que l’arrêt aux abords de la Grande Terre est fortuit et rend caduc toutes tentatives pour prouver que l’itinéraire de Drummond ne doit rien au hasard. Le travail du journaliste intervient ainsi dans le débat et devient un élément utilisé par la justice, une pièce à conviction, pis une preuve.
Pourtant, ce journal intime est un faux, une création de Jacques Chapus. comme il l’a expliqué : Lors des obsèques des Drummond à Forcalquier, j’ai vu les deux petites Jacqueline et Valérie Marrian (amies britanniques de la famille). Elles m’ont raconté les derniers jours d’Elizabeth et j’ai reconstitué l’ensemble. Pour imaginer la journée du 4 août, j’ai composé avec ce qui se disait à l’époque. Puis. pour dégager en touche, il complète : En fait, c’est une histoire terrible car j’avais commencé mon papier par : « Voici, raconté par les deux filles Marrian, le carnet de la petite Elizabeth. »
Bévérati, mon chef d’informations d’alors, s’est contenté de « voici le carnet » et a supprimé « raconté par ».
Ni l’un ni l’autre ne démentirent jamais cette révélation.

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