Assemblée nationale; Ils ont franchi le pas.

Le 17 juin 1789, le Tiers décide, par 481 voix contre 119, la dénomination proposée par Legrand, député du Berry : l’Assemblée nationale est née. Elle désigne Bailly comme président

Bailly : un savant à la tête du Tiers Etat

Ce n’est pas forcément par coïncidence que tout va bouger à partir de l’arrivée des députés de Paris, dont l’absence a été regrettable aux séances de conciliation entamées, puis ratées en juin. Les Parisiens auraient un peu secoué ces gens déjà installés dans l’immobilisme.
Celui-ci n’est pas de la faute du Roi, ni même de la Reine : le Dauphin était mort le 4 juin à Meudon, d’où, malgré des cérémonies réduites, un retrait provisoire dans le chagrin des souverains à Marly, et dix jours de plus de statu quo. Le Tiers, revenu à son abandon, s’était contenté… d’élire le 6 juin Bailly comme doyen, à la place d’un vieillard dont les forces ont déjà lâché. Mais le mot recouvre plutôt la notion de président, puisqu’il ne s’agit plus d’un doyen d’âge :
« On n’imaginera pas facilement à quel point je fus affligé et altéré de cette décision. Je balbutiai, pour m’excuser, quelques raisons que l’on n’écouta pas (…). Ce qui fit la faiblesse de ma résistance, c’est que je sentis que ce choix avait eu pour premier objet de faire honneur à la députation de Paris 891. »
Toujours est-il que Jean-Sylvain, qui se trouvait à cent lieues de la politique trois mois plus tôt, est devenu le premier homme du Tiers en représentativité. Les « communes » disposent maintenant d’un homme qui les incarnera aux grandes occasions en face des deux autres Ordres et du Roi, qui n’a pas été trop fâché de cette élection, parce qu’il aime bien les savants et connaissait quelques travaux de Bailly, dont il sait qu’il s’agit d’un modéré, capable peut-être de jouer un rôle conciliateur. Il lui a fait bonne figure quand on le lui a présenté, puis quand il est venu, avec d’autres députés, « jeter de l’eau bénite » sur le cercueil du pauvre petit Dauphin.
Cela n’empêche pas que les souverains éprouvent une réelle blessure devant l’indifférence presque générale avec laquelle leurs sujets accueillent cette mort. Louis XVI est choqué par l’insistance que le Tiers va lui manifester, quelques jours à peine après ce deuil, pour obtenir une audience et lui demander de tenir au plus tôt la nouvelle séance royale. Il est rejeté vers les princes et les nobles, refuse de recevoir les gens des « communes », dont il n’a jamais accepté le vocable, s’éloigne davantage de Necker. Par contrecoup, le Tiers va donner libre cours à une exaspération, dont Bailly sera loin d’être l’un des responsables.

Le Tiers Etat prend le nom d'Assemblée nationale

Le 13 juin, c’est au tour du bas clergé de perdre patience. Tous les gens du Tiers sont debout, et certains en larmes, quand trois curés du Poitou, les abbés Lecesve, Ballard et Jallet, viennent se réunir à lui. L’abbé Grégoire a manqué cette occasion, mais se rattrape dès le lendemain, en entraînant cinq autres membres du premier Ordre.
A partir du 15 juin, les débats s’accélèrent.
Après avoir rapidement vérifié les pouvoirs de tous les présents, le Tiers passe à l’irrévocable : il lui faut prendre un nom et l’imposer au Roi comme au pays. Ce n’est pas sans une bataille assez cocasse de vocabulaire, où Mirabeau comme Sieys vont d’abord errer. Le premier, qui avait pourtant lancé dès le 29 mai le terme d’assemblée nationale, propose la dénomination de Représentants du peuple français; le second propose Représentants de la nation, que Bergasse voudrait compléter et en faire Représentants connus et vérifiés de la nation. Mounier suggère Assemblée légitime des représentants de la majeure partie de la nation, agissant en l’absence de la mineure partie; Barère propose, lui, Représentants de la très majeure partie des Français dans l’assemblée nationale. Target : Représentants de la presque totalité du peuple français; Biauzat : Représentants de vingt-quatre millions d’hommes; un certain Pison du Galland : Assemblée active et légitime des représentants de la nation française.
Au soir du 16, un député inconnu du Berry, Legrand, profite de la fatigue générale pour en venir à la pure simplicité : Assemblée nationale.
On ajourne le débat au lendemain, où L’Assemblée décidait de se retrouver le 22, jour prévu pour la séance royale, dans la salle des Menus-Plaisirs, et d’y rester après le départ du Roi, pour continuer ses travaux ordinaires.
Mais la séance royale fut ajournée au 23. Qu’à cela ne tienne! L’Assemblée décidait de se réunir le 22, dans l’église Saint-Louis, assez vaste pour recevoir un millier de personnes. A midi, cinq évêques vinrent avertir que la majorité du Clergé avait décidé de rejoindre le Tiers. Cent cinquante ecclésiastiques environ arrivèrent alors, emmenés par l’archevêque de Vienne et celui de Bordeaux. L’émotion fut intense. Deux nobles se faufilèrent derrière les curés, le marquis de Blacons et le comte d’Agoult.
Au matin du 23, de nouveau grand appareil des séances royales. De nouveau, attente des députés du Tiers
( sous la pluie ) devant les portes, pendant que la Noblesse et le Clergé s’installaient confortablement. Trois discours du Roi manifestèrent ses intentions. Il y avait vraiment peu de réformes annoncées! Chaque intervention tomba dans le silence. Louis XVI s’en alla fâché.
Comme convenu, les députés restèrent. A l’injonction de Dreux-Brézé, qui vint répéter l’ordre du Roi de quitter la salle, Bailly répondit calmement : « Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordre. » Mirabeau, cette fois, s’emporta : « Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la puissance des baïonnettes… » Quand Louis XVI apprit le refus de dispersion de l’Assemblée nationale, il haussa les épaules : « Ils veulent rester; et bien, foutre, qu’ils restent! » Dans son esprit, ce n’était que partie remise : il attendait que les régiments « fidèles » arrivent de province et s’installent autour de Paris., s’étant rendu compte qu’il risque de manquer une occasion, se rallie à Legrand et prend les deux mots à son compte. Bailly met aux voix la motion de Monsieur l’abbé Sieyès, qui est admise par 491 voix contre 90, et fait passer une adresse au Roi pour lui faire part de la décision arrêtée. Alors (ajoute un compte rendu), des cris multipliés de vive le Roi! se font entendre.
Ils ont franchi le pas.

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