L'hiver sans pareil en 1789

« Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu cela ! » L’hiver 1788-1789 atteint des records. Il gèle à pierre fendre, les sources tarissent, la chanson des moulins cesse…

Maladies du mois de février
Tout le temps de la gelée a été une saison un peu près salubre, aux rhumes près, et quelques suites de catharres et de douleurs, accidents d’ailleurs plus fréquents chez les gens aisés que chez les pauvres…
Dans les campagnes cependant, les fluxions ont été plus nombreuses qu’en ville. Mais le dégel a procuré beaucoup plus de maladies qu’auparavant, en donnant aux diverses affections chroniques complications et dégénérescences. C’est ainsi qu’on péri beaucoup de vieillards, de gens usés ou valétudinaires.

Un hiver d'une rigueur extrême en 1789

Autant l’hiver précédent fut doux et clément, autant l’hiver de 1788-1789 fut d’une rigueur extrême. L’été n’est pas fini que, déjà, les premières gelées sont signalées : le 14 septembre dans la région de Deauville ; à partir du 29 en Vendée. Le 2 octobre, à Sainte-Hermine, une pluie verglaçante surprend les habitants, provoquant de multiples chutes ; le 5 octobre, il neige…
Sous le pont de Pontoise, l’été s’en est allé, et, avec lui, les hirondelles, comme un souvenir incertain. Une aigre bise se glisse en sifflant sous les arches, aiguisant son mordant, au fil de l’eau. Le vent d’est a pris ses quartiers d’hiver et souffle sur toute l’Europe. Très vite, en novembre, le froid s’accentue ; les eaux dormantes, les lacs et les étangs sont pris par la glace, et, dans le ciel, volettent des flocons. Quand survient ce mois qu’on appellera bientôt frimaire, l’hiver, brusquement, resserre son étreinte. A partir du 23 novembre, une véritable chape de glace s’abat sur l’Europe. La chute des températures est brutale et vertigineuse. Tous les fleuves se figent. De ce jour, et jusqu’au 14 janvier, l’Oise sera gelée sur tout son parcours et on pourra, sans risque (l’épaisseur de la glace atteint 60 cm), circuler en carriole de Beaumont à Conflans.
A Paris, la moyenne des températures en décembre tombe à -6,8 °C (au lieu de + 3 °C habituellement) et, la nuit, le thermomètre oscille entre -15 °C et -20 °C. On comptera, de novembre 1788 à mars 1789, 86 jours de gelée (dont 56 consécutifs) : un record toujours inégalé. Le 26 novembre, la Seine s’immobilise à son tour pour de longues semaines, prise jusqu’au Havre. Il faudra attendre le 20 janvier pour voir, à nouveau, le fleuve couler librement.
Sous le Pont-Neuf, un Moscovite de passage, nullement dépaysé, après avoir brisé la glace, plonge et se baigne impunément, sous le regard médusé de centaines de badauds. Le Rhin se traverse à pied comme en voiture à cheval, et les riverains prennent coutume d’emprunter son cours, plus direct que les chemins alentour. Plus au sud, l’embâcle de la Loire ne tarde guère ; le Rhône se prend à Lyon, au souffle glacé du mistral ; la Garonne, à Toulouse.

En 1789... La mer elle-même commence à geler

L’hiver étend sa loi aux pays voisins. L’Elbe suspend son cours, le Danube aussi. La Tamise gèle, d’un trait, jusqu’à son embouchure et, pour Noël, se couvre de 65 centimètres de neige. Le flegme des Londoniens ne se trouble pas dans cette ambiance polaire, et l’on voit bientôt apparaître sur le fleuve des rangées de petites boutiques éphémères, promptes à héler le chaland.
Dans les derniers jours de décembre, le froid devient si vif que la mer elle-même commence de geler. Tous les ports de la Manche sont bloqués, emprisonnant les navires dans une banquise que les marées rendent chaotique sans parvenir à la disloquer. On traverse le port d’Ostende à pied, et même à cheval. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu cela ! Pas même en 1709. Il n’est jusqu’à Marseille dont le port ne soit encombré de glaçons.
Dans les campagnes, le sol est pris jusqu’à 50 cm de profondeur et, dans l’étau du froid, des blocs de pierre éclatent. L’eau gèle au plus profond des puits ; le vin, dans les caves les mieux protégées. Jusqu’aux cloches des églises qui se fêlent. Dans les vergers, les arbres, raidis par le froid, frissonnent et geignent, les oliviers et les figuiers de Provence, les noyers du Dauphiné, les châtaigniers cévenols.
L’un d’eux, parfois, d’un coup, s’ouvre en deux, gelé. Dans les champs et les bois, l’existence des bêtes sauvages devient précaire ; le gibier se terre au creux des forêts, à bout de ressources. Beaucoup d’oiseaux meurent. Certains affirment même en avoir vu tomber du ciel, foudroyés en plein vol.

Les villes et les campagnes paralysées pendant l'hiver de 1789

Autant l'hiver précédent fut doux et clément, autant l'hiver de 1788-1789 fut d'une rigueur extrême.

Les hommes aussi paient tribut, ainsi qu’en témoignent les registres paroissiaux, et nombreux sont ceux que l’on retrouve frappés de congestion, ou tout simplement morts de faim, au détour d’une haie, à deux pas de leur chaumière, parfois.
La situation est tout aussi pitoyable dans les villes, malgré les ateliers de charité les « petits boulots » de l’époque et les soupes, que des oeuvres de bienfaisance distribuent aux indigents qui se comptent par milliers ; ces mendiants qu’on désignera plus tard sous la mention : « a quitté son domicile au temps de la cherté des grains ».
De fait, la maigre récolte de l’été s’amenuise (elle est presque épuisée, déjà !) et l’approvisionnement devient impossible, en raison de la glace et de la neige qui rendent impraticable la totalité des voies d’accès.
Il faut se contenter, à l’exemple du curé Barbotin, d’un souper à la parisienne, fait d’un morceau de pain (le prix de la farine a doublé en moins d’un an) et d’un verre d’eau de la Seine ! On tente la fabrication d’un nouveau pain, dans lequel on incorpore, pour moitié, de la farine de pomme de terre. Necker et Parmentier (un spécialiste !) le goûtent et le trouvent excellent ; cet essai reste, toutefois, sans lendemain…
A l’aube du premier jour de l’année 1789, Paris s’éveille, Paris grelotte et frissonne : on a enregistré – 21,8 °C dans la nuit… Le bois de chauffage ne parvient plus dans la capitale et le peu qu’on trouve s’arrache à prix d’or. Il fallait, jusqu’à présent, quinze jours du travail d’un salarié pour un stère de bois ; il en faut désormais plus du double ! Le roi lui-même s’est enrhumé ! Il ne reçoit plus qu’au coin du feu (qui, lui, brûle encore…). Il fait un froid d’isba à Versailles. Paralysées, les villes… Paralysées, les campagnes… La France, frigorifiée, s’efforce de survivre !

Et si Louis XVI avait glissé ?

Le redoux survient enfin, le 14 janvier, et se généralise rapidement. Mais on n’efface pas en un jour trois mois de malheurs et de noire misère ! Le dégel est lent et bien des risques accompagnent la débâcle des rivières et des fleuves, qui, sevrés depuis longtemps d’une alimentation normale, ont subi un étiage hors saison. Sous leur surface gelée, un vide inquiétant s’est formé : la glace fait pont d’une rive à l’autre. Rien n’est plus dangereux que ce glacier suspendu qui s’affaisse peu à peu ; au point que les glaces échouées sur les berges dominent bientôt celles du chenal de plusieurs mètres et croulent en séracs impressionnants.
Barrages de glaces sur la Loire
Qu’un rétrécissement du cours d’eau, encore soudé, se présente, et c’est l’engorgement, aggravé souvent par l’obstacle d’un pont, l’action d’un vent contraire. Les glaces, dès lors, s’accumulent, se bousculent et gonflent le fleuve, en amont.
C’est le cas à Orléans, le 18 janvier. Un barrage de glaces s’est formé, 4 kilomètres à l’est, et menace l’agglomération située en aval. Si le barrage cède, c’est l’engloutissement de la ville basse… L’eau monte et atteint la levée. Celle-ci, soudain, fléchit. Puis s’écroule. Aussitôt, une énorme masse d’eau et de glace s’engouffre dans la brèche et déferle dans les prairies et les cultures de la vallée, emportant tout sur son passage. Plusieurs fermes, heureusement évacuées, sont détruites.
La ville est sauvée !
A Tours, le 22 janvier au soir, c’est le pont qui fait barrage et résiste à la pression de l’embâcle, qui monte jusqu’au parapet. Tout à coup, une explosion retentit, des blocs de glace sont projetés à 40 mètres de là : une arche vient de se libérer, l’eau s’y précipite. Les autres se dégagent à leur tour. En peu de temps, le niveau baisse de 2 mètres. Le pont est sauf. Le pont neuf, en revanche, n’a pas tenu (non plus que celui d’Amboise) sous les assauts de la Loire, qui lui arrache quatre de ses arches. A l’instant même où le conducteur de la voiture des messageries de Saumur s’engage sur le pont, le 25 janvier à 8 heures du soir, le tablier se dérobe sous les pas des deux chevaux de tête, qui basculent dans le vide et y demeurent suspendus. Sans perdre son sang-froid, le courageux voiturier descend, coupe les traits, sacrifiant la moitié de l’attelage, tandis qu’il fait reculer les deux autres bêtes affolées… et sauve équipage et voyageurs…
Et si Louis XVI avait glissé ?
La débâcle du Rhône intervient dès le 14 janvier et les glaces, déjà divisées, se fraient un passage entre les piles en bois du pont Morand. Deux moulins flottants ont rompu leurs amarres et dérivent dangereusement dans le courant… Le premier passe de justesse, mais le second arrive droit sur une arche trop basse… Il se fracasse sur l’éperon ! Le pont frémit légèrement… sans plus de dommages.
La France se reprend à vivre, mais c’est pour panser ses blessures. La grande offensive du froid a pris fin, mais l’hiver n’en finit pas de mourir. Les gelées tardives perdurent en mars, et encore en avril. A Versailles, on s’active en prévision de l’ouverture des Etats généraux. Les ouvriers travaillent jour et nuit. Le 4 avril, Louis XVI fait une visite du chantier, il monte dans les combles… s’avance au bord du vide… Il veut se rendre compte. La nuit a laissé là quelques traces de frimas… Le roi glisse… Il va tomber… Un ouvrier le retient par son habit…
L’Histoire peut reprendre son cours.

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