Les discours de Louis XVI et de Necker

A midi, les huissiers brusquement s’agenouillent. Le roi pénètre dans l’arène. Il est applaudi. La reine le suit, très émue. Louis XVI lit son discours, qui blâme le « désir exagéré d’innovations qui se sont emparés des esprits et finiraient par égarer totalement l’opinion si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés a. Quant à Necker, si attendu, il déçoit un peu : durant près de trois heures, il dissèque les questions financières du moment. Vers dix-sept heures, le roi se lève ; la séance est terminée. Il quitte la salle sous les ovations, mais la déception se lit sur les visages d’une majeure partie de l’assemblée.

Petit rappel. Le film des évènements

5 mai – Réunion des Etats généraux à Versailles
20 juin – le serment du jeu de Paume
23 juin – Mirabeau réplique à M. de Dreux-Brézé lors de la séance royale des états
14 juillet – Le pillage des Invalides
14 juillet – La prise de la Bastille

Le discours de Louis XVI : Des généralités sans consistance réelle

Le roi paraissait identique à lui-même ; il avait, en regardant les représentants du royaume, une expression de bonté émue dont on percevait bien qu’elle sortait du coeur. Et même les députés les plus « républicains » sentaient vibrer en eux la fibre royaliste. L’homme qu’ils avaient devant eux, père du peuple ou tyran, représentait mille ans d’histoire, mille ans de revers et de victoires, de peines et de joies communes, mille ans d’une mystérieuse alliance et, devrait-on dire, d’amitié. L’émotion passée, tout allait dépendre des paroles qui seraient prononcées, des engagements qui seraient pris, des propositions qui seraient formulées. Moment solennel, car on était impatient de connaître le choix du monarque.
Or que dit Louis XVI ? Des généralités sans consistance réelle, encore qu’il eût étudié, et même répété, son discours. L’appel à la prudence, à la modération s’y colore de sentiment. Qu’on en juge plutôt, en songeant que ces paroles furent les dernières qu’il prononça en tant que monarque à part entière:
Messieurs, ce jour que mon coeur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.
Un long intervalle s’était écoulé depuis la dernière tenue des états généraux ; et quoique la convocation de ces assemblées paraît être tombée en désuétude, je n’ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.
La dette de l’Etat, déjà immense à mon avènement au trône, s’est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause ; l’augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu sensible leur inégale répartition.
Une inquiétude générale, un désir immodéré d’innovations se sont emparés des esprits et finiraient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés.
C’est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité qu’elle a été justifiée par les dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L’espérance que j’ai conçue de voir tous les ordres, réunis de sentiments, concourir avec moi au bien général ne sera pas trompée.
J’ai ordonné dans les dépenses des retranchements considérables. Vous me présenterez encore à cet égard des idées que je recevrai avec empressement, mais, malgré la ressource que peut offrir l’économie la plus sévère, je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances, et quand vous l’aurez examinée, je suis assuré d’avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent, et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage qui assurera le bonheur du royaume au-dedans et sa considération au-dehors, vous occupera essentiellement.
Les esprits sont dans l’agitation, mais une assemblée des représentants de la nation n’écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-mêmes, Messieurs, qu’on s’en est écarté dans plusieurs occasions récentes ; mais l’esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentiments d’une nation généreuse, dont l’amour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif : j’éloignerai tout autre souvenir.
Je connais l’autorité et la puissance d’un roi juste au milieu d’un peuple fidèle et attaché aux principes de la monarchie ; ils ont fait l’éclat et la gloire de la France : je dois en être le soutien, et je le serai constamment. Mais tout ce qu’on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu’on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous devez l’attendre de mes sentiments.
Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume ! C’est le souhait de mon cœur, c’est le plus ardent de mes vœux, c’est enfin le prix que j’attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples.

Le discours de Necker : le plus catastrophique de toute l'histoire de France

Ce discours, qui fut probablement le plus catastrophique de toute l’histoire de France, reflète assez bien les préoccupations et le caractère de l’auteur. Le texte est verbeux, interminable, accablant d’ennui. Pédagogue manqué, Necker fait pour ses auditeurs une leçon d’économie politique, qu’il combine à un cours de géographie fiscale. Cela dure trois heures !
Et Necker, dont l’accent rappelle son origine genevoise, après en avoir demandé l’autorisation non pas au roi mais au Tiers, abandonnera la lecture de son ineffable exposé à l’un de ses commis, Broussonnet.
Son texte n’est pourtant pas entièrement sans valeur. N’incite-t-il pas sagement les députés à ne pas supposer que a l’avenir puisse être sans connexion avec le passé ? Après leur avoir rappelé qu’il n’y a pas de solution de facilité, Necker fait l’éloge simultané des Lumières et de la Grande Nation ( Découvertes majestueuses dans les sciences, brillant éclat dans les lettres, ingénieuses inventions dans les arts, hardies entreprises dans le commerce ;la France ( a tout fait, elle a tout obtenu… »). Necker glisse même dans son discours un généreux appel à la suppression de la traite des Noirs, ce qui lui vaudra d’être remercié, le 6 juin, par un autre banquier genevois, Clavière, futur ministre girondin des finances et actuellement président de la Société des amis des Noirs, dont La Fayette et Brissot font aussi partie.

Mais la fatale erreur de son discours est de ne faire aucune recommandation positive sur ce que doivent décider les élus. Tout est à refaire, pense-t-il : finances, lois civiles et criminelles, carte administrative de la France. Une nouvelle époque de l’histoire est ouverte. Mais comme il refuse simultanément d’arbitrer le problème critique de la séparation des ordres, cette pomme de discorde ruine tous ses plans. Quel sera la forme du gouvernement de la France ? Necker n’en dit mot. Tacitement, ce premier ministre (il en a la fonction, même si, protestant, il n’en a pas le titre) transmet le pouvoir souverain à des députés qui n’en demandaient pas tant, mais sans pour autant leur tracer une voie acceptable, également par le monarque, les princes de l’Eglise, la petite noblesse, et tous les nostalgiques du passé. Gouverner, c’est prévoir, dit-on ; Necker a précisément prévu de ne rien prévoir.

Toute l’histoire des Etats tourne autour de ce vide. On peut s’interroger sur cette étonnante démission. Le roi est loin d’être inintelligent, et, contrairement à ce que l’on pense déjà à l’époque, Louis comprendra parfaitement, et à tout moment, la nature des enjeux et le besoin pressant de refondre le régime politique. Sincèrement religieux, il est ferme dans ses résolutions, une fois prises. Mais il est extrêmement pénible pour cet homme si peu sûr de lui, ni guerrier ni père de famille exemplaire, de se décider à temps.
Louis, si populaire pourtant, est au plan privé un père, un frère, un mari mal aimé, et souvent malheureux. Son fils aîné agonise (il meurt le 4 juin). Sa fille Sophie est morte l’année précédente. Disgracieux, l’ancien duc de Bourgogne ne doit sa place qu’à la mort de son frère aîné, plus brillant que lui, comme le sont également ses cadets. Toute l’Europe se gausse de son manque d’entrain amoureux, et ce ne sera que dans le malheur qu’il obtiendra, enfin, l’estime de sa femme. De tous les hommes d’Etat de la Révolution qui auront la force à leur disposition, de La Fayette à Barnave et sans oublier Robespierre, Louis est le seul qui refusera de tuer ou de faire tirer sur la foule. Mais cette qualité humaine, cette résignation a pour contrepartie un grave déficit politique.

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