La démolition de la Bastille

Dès le 15 Juillet, il est décidé de détruire la Bastille. Palloy, un entrepreneur parisien, se met immédiatement au travail. En quatre mols, ses huit cents ouvriers font table rase du passé.
Habile communicant, Palloy sait valoriser les matériaux du chantier. Il lait sculpter des modèles réduits de l’ancienne
prison dans des pierres de l’édifice. Des ciels sont forgées avec les chaines du pont-levis. Telles des reliques, divers objets en bols et en Ier sont fabriqués en grand nombre et vendus dans toute fa France.

L’avocat et publiciste Linguet, auteur des Annales politiques, fut envoyé à la Bastille en septembre 1780.
Le lendemain de son arrivée, il vit entrer un homme dans sa cellule.
– Qui êtes-vous, et pourquoi me dérangez- vous? demanda-t-il.
– Monsieur, je suis le barbier de la Bastille.
– Ah, alors, rasez-la et laissez-moi tranquille.
Deux ans plus tard, Linguet était libéré, puis la Bastille était rasée en 1789.
En 1791, Linguet fut guillotiné pour avoir encensé des despotes.

La démolition de la Bastille par Pierre-François Palloy en 1789

La prise de la Bastille par le peuple aurait pu n'être qu'un événement sans lendemain si la vieille forteresse n'avait pas disparu rapidement du paysage parisien

La prise de la Bastille par le peuple aurait pu n’être qu’un événement sans lendemain si la vieille forteresse n’avait pas disparu rapidement du paysage parisien. Encore fallait-il les faire disparaître, ces milliers de mètres cubes de pierres impérissables, jointoyées à chaux et à sable ; et le faire avec soin, sans accidents ni gêne excessive pour les riverains.
Un homme providentiel s’en charge aussitôt : Pierre-François Palloy, patriote. Né en 1755 à Paris, fils et petit-fils d’honnêtes bistrotiers du faubourg Saint-Antoine apparemment à leur aise, il fait au collège d’Harcourt un semblant d’études classiques. Sans doute s’y ennuya-t-il ferme, car il s’engage à seize ans dans le Royal-Dragons de Sa Majesté, d’où il sortira maréchaldes-logis à vingt et un ans, ce qui est honorable.
Il entre alors comme commis chez un architecte-entrepreneur parisien, le sieur Nobillot, et ne tarde guère à faire la conquête de la fille unique de la maison, qu’il épouse. Le beau-père mort en 1786, Palloy s’établit à son compte dans la rue des Fossés-Saint-Bernard, que la Bastille, de l’autre côté de la Seine, domine de sa masse féodale.
Notre homme n’est pas un gagne-petit. Patron compétent et actif d’une grosse entreprise, il évalue lui-même sa fortune, à la veille de la Révolution, à 500 000 livres, qui feraient de lui, aujourd’hui, un milliardaire et qui lui assurent à l’époque les revenus d’un grand bourgeois.
Il se proclame sans hésitation patriote dès l’aurore de la Révolution, et c’est bien en effet un patriote de la première génération, celle des nantis, comme l’est son voisin Santerre, le richissime brasseur du faubourg.
Il est donc dans les premiers à courir, le 14 juillet, à la Bastille. On peut douter qu’il ait fait là autre chose que des centaines de badauds : regarder. Son nom ne figure pas sur le très complaisant registre des vainqueurs de la Bastille. Lui-même laisse supposer qu’il en est, mais ne s’en vante jamais.

800 ouvriers à pied d'oeuvre

Il est probable en revanche que, sitôt le succès du peuple assuré, c’est-à-dire vers 3 heures de l’après-midi, il vit tout le parti qu’il pourrait tirer de l’événement, à condition d’agir très vite : courir rue des Fossés-Saint-Bernard, instruire ses commis, les sieurs Houette et Jamin, faire ramasser par ses contremaîtres tout ce qu’on pourra trouver d’ouvriers du bâtiment, et en premier lieu les siens.
Le fait est qu’à l’aube du lendemain 15 juillet, il est à pied d’oeuvre avec quelques centaines de travailleurs . Les relations de l’époque avancent des chiffres qui vont de 200 à 800. Sans doute faut-il comprendre que les 200 de la première heure se sont grossi tout au long de la journée de candidats à l’embauche, jusqu’à se trouver effectivement 800 à la tombée du jour.

La Bastille n'existe plus

Sur place, Palloy ne perd pas un instant. La Bastille est à lui, et à lui seul I C’est le plus beau chantier de sa vie, d’autant plus beau qu’il se l’est adjugé de lui-même à lui-même, mettant ainsi les autorités devant le fait accompli. Et puis, quelles autorités ? Dans ces journées évreuses de juillet 1789, il n’y a plus de gouvernement, et même plus d’administration. C’est seulement dans l’après-midi du 16 qu’une assemblée des électeurs parisiens, qui n’a, comme Palloy lui-même, que le mandat qu’elle s’est donné, arrête que la Bastille sera démolie sans perte de temps, sans préciser par qui et à quelles conditions elle le ‘ sera. Et pour cause : la Bastille est désormais la chasse gardée du patriote Palloy.
D’ailleurs, les travaux gigantesques et relativement méticuleux, que suppose l’arasement de la forteresse vont grand train. C’est le spectacle du Tout-Paris mondain ; un spectacle qui se fait bientôt si dérangeant que Palloy fait imprimer des laissez-passer (aux armes royales) pour le chantier, et y organise des visites guidées.
Six mois plus tard, la Bastille n’existe plus que sous la forme de pierres entassées, que Palloy revend, à des prix défiant toute concurrence, à des collègues du bâtiment. Il trouve à celles qui lui restent une utilisation pittoresque et rentable : les bastilles de table, taillées dans une pierre d’origine, puis simplement moulées en plâtre.
La suite et la fin de l’épopée du tombeur de la Bastille ne sont pas de notre propos. La Commune robespierriste de 1793 l’accuse, à juste titre, d’avoir encaissé de toutes mains les bénéfices, directs et indirects, de la démolition. Ses occupations patriotiques et ses aventures galantes se conjuguent pour le laisser ruiné dans les années 1805, et bien heureux en 1832 de recevoir une petite pension du roi : Louis-Philippe, mais tout de même…
Sympathique, le patriote Palloy ? Certainement pas. Méprisable ? Pas davantage. Ridicule à coup sûr, et caractéristique d’une mentalité banale alors et depuis, faite d’un mélange d’avidité cynique et de grandes phrases, sans qu’il soit possible de dire si cet halage de vertu patriotique n’est que l’alibi de l’affairisme, ou si celui-ci, incontestable, n’est qu’un accident de conjoncture, qui n’autorise pas à suspecter la sincérité du personnage.

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